Culture

ETA : l'histoire d'un conflit, de 1959 à sa dissolution en 2018

Comprendre ETA sans prendre parti : sa naissance sous le franquisme, ses attentats et ses victimes, les soutiens et les oppositions, la fin de la lutte armée, le désarmement à Bayonne et la dissolution annoncée en 2018. Et ce qu'il en reste aujourd'hui.

Par Eztebe6 min

Impossible de parler du Pays basque des soixante dernières années sans évoquer ETA. Cet article ne prend pas parti : il rassemble les faits établis, les positions des différents acteurs et la situation actuelle, en citant ses sources.

Naissance sous le franquisme (1959-1975)

Le nom ETA — Euskadi Ta Askatasuna, « Pays basque et liberté » — apparaît publiquement le 31 juillet 1959. L'organisation naît comme un mouvement de résistance à la dictature de Franco. Sa première action violente connue est une tentative de déraillement de train, le 17 juillet 1961.

D'abord proche de milieux catholiques, ETA adopte au milieu des années 1960 une idéologie marxiste-léniniste ; en 1974, elle se divise en deux branches, militaire et politico-militaire.

  • 7 juin 1968 : José Pardines est la première personne tuée par ETA.
  • 2 août 1968 : assassinat du policier Melitón Manzanas, après la mort du dirigeant d'ETA Txabi Etxebarrieta.
  • Décembre 1973 : assassinat de Luis Carrero Blanco, successeur pressenti de Franco.

La démocratie, et la violence continue (1975-2000)

Après la mort de Franco, l'Espagne devient une démocratie, mais ETA poursuit la lutte armée pour l'indépendance du Pays basque.

  • 1983-1987 : les GAL (Groupes antiterroristes de libération), qui mènent une « guerre sale » contre ETA et son entourage, commettent 27 assassinats, principalement au Pays basque français ; leur financement a été relié à de hauts responsables du gouvernement socialiste de Felipe González. En 1998, dans l'affaire Marey, deux anciens responsables du ministère de l'Intérieur, José Barrionuevo et Rafael Vera, sont condamnés par le Tribunal suprême à dix ans de prison, puis partiellement graciés la même année.
  • 19 juin 1987 : l'attentat du supermarché Hipercor à Barcelone fait 21 morts.
  • Mai 1991 : l'attentat contre la caserne de Vic fait 10 morts.
  • Juillet 1997 : l'enlèvement et l'assassinat du jeune conseiller municipal Miguel Ángel Blanco marquent profondément l'opinion.

Plusieurs tentatives de sortie échouent : discussions d'Alger (1987-1989), pacte d'Estella-Lizarra (12 septembre 1998) suivi d'une trêve du 16 septembre 1998 au 28 novembre 1999, nouveau cessez-le-feu en 2006.

Qui soutenait, qui s'opposait

Du côté des soutiens. La coalition Herri Batasuna (1978), qui revendiquait « l'indépendance et le socialisme pour Euskal Herria », a longtemps été accusée d'être la vitrine politique d'ETA : ETA appelait à voter pour elle, des membres de l'organisation figuraient sur ses listes, et elle fut la seule grande force basque à refuser de condamner la violence. Refondée en Batasuna en 2001, elle est dissoute en 2003 par le Tribunal suprême, avec Euskal Herritarrok, en application de la loi sur les partis politiques de 2002.

Du côté des oppositions. Le 12 janvier 1988, le pacte d'Ajuria Enea réunit Alianza Popular, le CDS, le PNV, Euskadiko Ezkerra, le Parti socialiste d'Euskadi, Eusko Alkartasuna et le lehendakari autour de l'« éradication du terrorisme d'ETA », dans le cadre de la loi et en ouvrant la porte au dialogue avec ceux qui renonceraient à la violence. Dans la société civile, Gesto por la Paz (1986-2013) organisait, le lendemain de chaque mort violente, des rassemblements silencieux d'un quart d'heure dans quelque 130 lieux du Pays basque et de Navarre ; son « silence » se voulait pacifiste, pluraliste et indépendant, même si certains lui reprochaient sa neutralité sur les questions politiques. Les associations de victimes, comme l'AVT, restent aujourd'hui très présentes dans le débat.

Le bilan humain

Selon le Centre mémorial des victimes du terrorisme, ETA a assassiné 853 personnes entre 1968 et 2010, fait environ 2 600 blessés et plus de 80 enlèvements, sans compter un nombre inconnu de personnes menacées ou contraintes à l'exil. Les décomptes varient selon les sources et les critères retenus (829 selon Wikipédia en français, 864 selon Wikipédia en espagnol). ETA a aussi perdu 113 membres, tués dans des affrontements ou morts en prison, selon Wikipédia en français.

La fin de la lutte armée (2011-2018)

  • Octobre 2011 : à Saint-Sébastien, la conférence d'Aiete réunit notamment Kofi Annan, Gerry Adams, Bertie Ahern et Gro Harlem Brundtland, qui appellent ETA à renoncer à la violence et Madrid et Paris à dialoguer si elle le fait.
  • 20 octobre 2011 : ETA annonce la fin définitive de son activité armée.
  • 16 décembre 2016 : à Louhossoa, cinq militants de la société civile sont arrêtés alors qu'ils préparaient la neutralisation d'environ 15 % de l'arsenal d'ETA ; ils sont relâchés quatre jours plus tard.
  • 8 avril 2017 : à Bayonne, les Artisans de la paix — des militants associatifs et syndicaux du Pays basque nord — organisent le désarmement : ETA livre la localisation de ses caches, soit environ 120 armes à feu, trois tonnes d'explosifs et des milliers de munitions. Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, prévient que les membres d'ETA ne doivent attendre « ni traitement de faveur ni impunité ».
  • 3 mai 2018 : ETA annonce avoir démantelé toutes ses structures.
  • 4 mai 2018 : à Cambo-les-Bains, une conférence internationale prend acte de la dissolution. Kofi Annan y parle de « la fin du dernier conflit d'Europe » ; Gerry Adams demande des gestes envers les prisonniers. Les gouvernements français et espagnol ne sont pas représentés ; Mariano Rajoy rappelle qu'il n'y aura pas d'amnistie et appelle à se souvenir des victimes une à une.

Et aujourd'hui ?

En politique. EH Bildu, créée en 2012 comme coalition puis devenue fédération de partis en 2014 (Sortu, Eusko Alkartasuna, Alternatiba), est la principale force de la gauche indépendantiste. Son coordinateur Arnaldo Otegi (depuis 2017) a exprimé en décembre 2021 ses regrets envers les victimes, en se réclamant de la déclaration d'Aiete. Aux municipales de 2023, EH Bildu arrive en tête des voix dans l'ensemble de la Communauté autonome basque et de la Navarre. Des associations de victimes dénoncent la présence sur ses listes de candidats condamnés pour des faits liés à ETA ; en 2023, le parquet a rejeté les demandes d'interdiction du parti.

Les prisonniers. Depuis octobre 2021, le gouvernement basque gère les prisons de la Communauté autonome. Le 24 mars 2023, le transfert des cinq derniers détenus concernés vers des prisons basques met fin à la politique de dispersion des prisonniers d'ETA, loin du Pays basque et de la Navarre. L'AVT a dénoncé ces rapprochements, qui causent selon elle « une douleur infinie et inutile » aux victimes.

La mémoire. Comme le souligne le Centre mémorial des victimes du terrorisme, les traces de cette histoire ne disparaissent pas du jour au lendemain : la justice et la mémoire restent des questions ouvertes.

Pour aller plus loin

Sources

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